18.05.2012

La sorcière et le loup

 

 

            Jean-Baptiste Cavelius résidait l'été à Villard d'Arène où il exploitait avec sa famille quelques hectares de terres. Fourrage dans les hauts, bois dans le vallon et patates près de la maison de pierres sèches couverte de lauzes.

 

            L'hiver comme la plupart des Uissans un peu âgés il quittait sa famille pour aller au loin chercher quelque provende. Mais lui n'était pas colporteur de marchandises, il était conteur, c'est moins lourd à porter, disait-il, encore que comme mon père et mon grand-père avant moi, je traine mon répertoire de contes et d'histoires jusqu'en Tarentaise. Je traverse par les hauts de Clavans la croupe de l'âne ou par le passage de saint Sébastien, ou d'autres fois par les cols, cela dépend de mon humeur de traine-groles, des rencontres sur le chemin ou de l'enneigement.

 

            Comme les colporteurs, il errait le baluchon sur le dos de village en village, de hameau en hameau, d'écarts en lieux-dits, toujours avec la recherche d'un bol de soupe, d'une nuit dans une grange. Il portait aussi dans sa besace des images pieuses, bénies par un quelconque Monsignore de son invention. C'est léger et c'est ce qui fait bien mettre la main au porte-monnaie des petites gens. Certes, il y avait dans la transaction plus de liards et de sous troués que de francs et d'écus, mais vaille que vaille, il passait l'hiver sans trop de soucis et surtout sans coûter à la famille et puis ça lui plaisait de voir du pays, de retrouver des connaissances et de conter des histoires qu'il tenait des anciens ou droit sorties de sa vive imagination qu'il avait le temps en trainant ses godillots par les chemins de faire travailler.

 

            Il était de ces vagabonds qui mendiant un bol de soupe et une nuit dans une grange avaient le talent d'émerveiller et d'impressionner par leurs récits les paysans des villages les plus reculés. A la tombée de la nuit, et après que l'ouvrage de la journée ait été effectué, il était convié dans la chaleur de la salle, mais le plus souvent dans l'écurie pour conter ses histoires.

 

            Voyageur sans attache pendant les longs mois de l'hiver, Cavelius prenait la vie comme elle venait, s'adaptant à chaque  situation, l'œil tourné vers le ciel craignant plus la neige et les menées que la foudre céleste, vivant au jour le jour, modelant ses récits aux écoutes et aux passions de ceux qui daignant lui accorder un moment d'attention, une soupe et une nuit au chaud.

 

            De porte en porte, Jean-Baptiste se présentait sans oublier de faire une révérence de son chapeau de feutre, synonyme de galanterie lorsque c'était la femme qui ouvrait :

 

- Je suis Jean-Baptiste Cavelius de Villard d'Arène, j'ai pis marché toute la journée par ce froid pour m'en venir à vous. Je suis conteur de belles histoires et colporteur de mots et d'images pieuses et bénies, puis-je entrer ma chère dame, vous n'aurez pas à regretter votre bonne action, me voyez-vous mourir de froid sur votre porte, et si en compensation de mes contes, vous m'offrez une bonne soupe et une nuit dans la grange, soyez bénie.

 

            Quand le sort les lui refusait, il arrivait le plus souvent à refiler quelque image pieuse de saint Roch qui protège des maladies ou de la Vierge de la Salette que tout le monde connaissait.

 

            Convié à partager le repas, après s'être chauffé les mains et les pieds, puis le dos dans la cheminée, il s'asseyait ensuite à la table, goutant à la soupe de lard, accompagné de belles tranches de pain de seigle et d'un morceau de tomme. A la fin, surtout si on lui offrait un coup de rouge ou de blanche, il disait :

 

- Que Dieu bénisse cette maison et voilà un repas qui va me tenir vivant au moins deux jours !

 

Sitôt le repas terminé et après avoir convié les voisins, la maitresse de maison invitait tout le monde à se rendre à l'écurie.

 

- Venez vite, il y a un conteur chez la Toinon et il va nous raconter des histoires qu'il sait et dépêchez-vous si vous ne voulez pas manquer le début, il me semble bien qu'il va bientôt commencer.

 

            Bien vite la nouvelle avait fait le tour des maisons avoisinantes et dans cette nuit d'hiver une couverture sur le dos, la tète encapuchonnée, à la lueur d'un falot ou d'une lanterne, hommes, femmes et enfants s'enfonçaient dans la nuit noire et glaciale. Dans la précipitation, chaque pas faisait craqueler la neige gelée en bruit sourd. Cette neige qui faisait bien son travail, protéger le sol du froid intense et affichait de toute sa masse, souvent plus d'un mètre, cette saison rigoureuses.

 

            A la joie de cette soirée du conteur dans ce lieu perdu dans la neige, tous les voisins se pressaient et prenaient place dans l'étable, près de la chaleur bienveillante des bêtes qui patientaient attendant en tapant des sabots le printemps nouveau. Certains des visiteurs s'étaient assis sur le vieux lit de bottes de paille du grand-père, l'Eugène qui, chaque soir ne pouvait dormir ailleurs que derrière le cul de ses bêtes, comme il se plaisait à le répéter. Bon nombre de fois, sa bru lui avait proposé de coucher dans la maison, mais "le vieux" comme il était surnommé, têtu ne voulait pas lâcher prise, car il ne dormait bien que dans ce lit dont le matelas était constitué de gerbes de paille et derrière ses animaux, qui, disait-il, sentaient sa présence et se calmaient.

 

            Du haut de ses quatre-vingts ans, il était le doyen de tout le hameau et personne ne s'aventurait à le contrarier, surtout pas son petit bout de femme qu'il avait marié il y a tout juste soixante ans.

 

            La querelle étouffée, le silence retombé, l'Eugène calmé, la soirée pouvait débuter. Certains avaient pris possession des chaises, d'autres des tabourets. Les enfants étaient assis à même le sol, sur une vieille couverture, les hommes les plus robustes, la bouffarde au bec restaient debout contre le mur.

 

            Jean Baptiste Cavelius s'était assis sur la cabane à lapins, face à tout ce petit  monde, chapeau de feutre à la main, son vieux sac de voyage contenant les images pieuses sur les genoux et son bâton de pèlerin dans l'autre main, dos aux vaches. Du haut de leur perchoir, les poules semblaient tendre l'ouïe, en caquetant de rares fois, le regard penché vers le sol. Le vieux mulet attaché dans un coin de l'écurie  s'agitait plus que d'ordinaire. Quelques jurons en patois du père Eugène et de nouveau le calme revenait. Tous les animaux étaient aussi à l'écoute dans ce silence pesant.

 

            Plus un bruit, chacun attendait avec impatience les premiers mots du conteur.

 

            Dans la clarté d'une vieille lampe à pétrole, Cavelius commença son conte.

 

" L'histoire que  je vais vous conter s'est passée il y a fort longtemps. Dans ce temps-là, il y avait encore un Louis à la tète de la France. Et vous qui n'étiez point encore français, vous viviez sous le règne d'un duc de Piémont-Savoie. En montant dans cette vallée enneigée, j'ai traversé le hameau du Collet. Vous connaissez surement ?

 

- Bien sûr, dit le vieux, l'Eugène, c'est même là que je coupe mes fagots depuis un demi-siècle0

 

- Bon ! dit Jean-Baptiste Cavelius. Près de ce hameau du Collet, il y avait une vieille femme qui vivait dans un écart que l'on nommait la Clarisse du Nant, car elle demeurait dans une vieille bâtisse à la limite de la forêt, le long d'une rivière que l'on appelle le Nant. Clarisse vivait seule en compagnie d'un vieux loup. Elle l'avait recueilli, de cela il y avait bien longtemps, alors qu'il n'était qu'une bête abandonnée, sa mère ayant été traquée et tuée par des bruleurs de loups.

 

            Dans cette demeure isolée, Clarisse vivait de peu, de ce qu'elle pouvait marauder en belle saison, de ce qui lui portaient certains habitants du Collet ainsi que des légumes de son petit bout de jardin et de quelques volailles et autres lapins qu'elle élevait.

 

            Au village, elle avait la réputation de rebouteuse et de sorcière, car elle avait le don de guérir toutes sortes de maladies et parfois prédisait l'avenir.

 

Au décès du vieux curé du Collet, le bien lointain archevêque envoya un jeune prêtre tout juste issu du séminaire. Celui-ci ignorait tout des gens et des mœurs de ses nouveaux paroissiens perdus dans les neiges, six mois par an. C'était un prêtre de la ville, un peu hautain,  à l'allure distinguée, faisant preuve d'une autorité indiscutable surtout dans ses prêches où la plupart des ouailles ne comprenaient pas la moitié des mots qu'il utilisait.

 

Pour le jeune curé, toutes les vertus de la médecine n'étaient que les bienfaits du savoir, de la connaissance qui sont des dons du Seigneur. Il n'était pas question qu'une pauvre vieille puisse bénéficier d'autant de pouvoir et de popularité auprès de ses paroissiens. Du haut de sa chaire, lors des offices dominicaux, il s'attachait à convaincre ses fideles qu'une telle femme, soi-disant dotée de tant de pouvoirs maléfiques, devait être chassée du village ou lapidée pour le moins. Face à l'hésitation populaire, le prêtre avançait quelques exemples imaginés pour convaincre les plus indécis et les moins motivés.

 

Quelques mois passèrent et le doute dans l'esprit des villageois s'installait. Entre la raison, le respect de l'église et l'amitié pour Clarisse les villageois avaient fait leur choix. Notre curé a raison, il nous a ouvert les yeux, cette sorcière est un être maléfique qui commerce avec le diable, elle ne peut tenir ses pouvoirs que de Satan et notre village doit se débarrasser de cette vieille femme aux pouvoirs si étranges.

 

            Munis de bâtons et de fourches, les habitants s'en allèrent arrêter la vieille Clarisse qui ne comprenait pas ce qui pouvait justifier tant de haine à son égard, car elle ne savait pas ce que c'était de faire du mal. Elle qui allait aider à accoucher tant de femmes, soigner et guérir tant d'enfants et prédire l'avenir pour tant d'hommes concernant leurs récoltes et leur bétail.

 

            Durant toute la nuit et la journée du lendemain, plusieurs hommes ont pourchassé le vieux loup  mais en vain, l'animal s'était enfui dans la forêt et l'on n'en entendit plus parler. On enferma Clarisse dans la chambre froide, au nord de l'église là où l'on mettait les trépassés que l'on ne pouvait ensevelir de suite, lorsque la couche de neige atteignait plusieurs coudées et que l'on ne savait plus où étaient les tombes familiales.

 

            Quelques jours plus tard, suivant en cela l'enseignement d'amour et de pardon de l'évangile, le curé tonna du haut de la chaire que la sorcière devait être chassée du village.

 

            Sur la placette du petit hameau, la vieille Clarisse fut huée par les plus miséricordieux, injuriée par la foule hurlante et chassée à coups de balai sous une pluie de gadins lancés par les minots.

 

            Plus jamais on ne revit au village la vieille femme. Les calotins prétendaient qu'elle était retournée en enfer, pour d'autres, elle était morte de chagrin et de regrets pour tout le mal qu'elle avait fait. Quelques anciens, à l'esprit plus sage et plus serein et à la fougue plus modérée dans les discussions ne cessaient de commenter cet événement : "Un jour, cette méchanceté, vous verrez que quelqu'un nous la fera payer !".

 

 

 

            Les années passèrent  et le souvenir de Clarisse la sorcière et de son loup s'estompa. Ce n'était plus qu'une rumeur enfouie sous les soucis du quotidien passé à herser, faucher ou couper du bois.

 

            En cette veille de Noël alors que la neige recouvrait les terres, hommes et bêtes dans la chaleur des  maisons et des écuries se préparaient à festoyer après la messe nocturne.

 

            Dehors, la pleine lune venait de toute sa clarté éclairer la longue file de fideles chaudement vêtus qui se dirigeait vers la crèche et dans la sérénité de ce grand blanc qui porte l'écho le plus loin possible, le hurlement d'un loup hurlant à la mort se fit entendre à l'infini.

 

            Pris de panique, la trouille leur mouillant l'entrejambe, villageois et villageoises s'armèrent de fourches et d'épieux en sortant des demeures.

 

- Regardez, dit l'un d'eux là-haut, juste dans le rond de la lune, on voit la tête d'un loup !

 

- Ah que oui ! répliqua un autre, on dirait le loup de la sorcière !

 

- Ah ! Si seulement on avait pu le tuer, il ne serait pas là à nous ennuyer et nous faire peur, rajoutèrent d'autres.

 

            Tous les regards étaient tournés vers le ciel, guettant l'évidence d'une vengeance à appréhender. Sans jamais s'arrêter, le loup hurlait à la mort, tendant son cou vers l'astre qui semblait écouter. Soudain, une voix de femme se fit entendre :

 

- Viens vite, Henri, ton père est bien malade, ton père l'Alphontin va bien mal ; il ne va pas passer la nuit, c'est Dieu qui le rappelle à lui.

 

- Mais je l'ai croisé à midi, commenta un villageois, je l'ai encore vu il y a de cela une heure, il ne m'avait pas l'air mourant. Il était même plutôt bien portant pour son âge, dit un autre.

 

            Quelques instants plus tard, l'Alphontin décédait et à sa mort, les hurlements cessèrent et l'animal disparut.

 

            A la veille de chaque décès, de chaque malheur, dans le sillage de la lune, se dessine le long cou d'un loup qui hurle à la mort. Et depuis, au village, lorsque les habitants entendent hurler le loup, chacun appréhende un malheur et ce malgré les paroles du curé qui s'étonne de cette superstition.

 

            La vieille Clarisse avait le pouvoir de soigner et de guérir. On a prêché sous les voutes qu'elle était sorcière et de cette terre les habitants l'ont chassée. Et pour sûr, ils le regrettent.

 

            Perdu dans la fissure d'un souvenir oublié, un vieux loup est venu la venger, en prévenant d'un danger ceux qui avaient tout pour être heureux. Et maintenant, ils doivent se contenter de pleurer et de regretter.

 

            Braves gens, vous qui m'avez écouté et offert l'hospitalité, avant de fermer vos portes et de juger, apprenez à aimer et à n'écouter que votre bonté. Souvenez vous toujours en entendant le cri d'un loup qu'une vieille femme a été injustement condamnée par celui qui aurait dû être le plus miséricordieux de toute la communauté et que depuis bon nombre d'enfants et d'adultes ont perdu la vie par manque de soins.

 

            Moi, Jean-Baptiste Cavelius, vous remercie et vous dit "bonne nuit" et tendant son chapeau, il termina par ces mots : "A votre bon cœur, braves gens!"

 

 

 

11.05.2012

Chercheurs d'or uissans

 

 

 

- Et bien si tu le veux, dit Brian à Jim, nous allons jouer ça aux dés. Le premier qui aura un brelan d'as a gagné.

 

- J'accepte, dit Jim tout en se tournant vers Méduse. Méduse, oh Méduse, veux-tu aller jusqu'au cercle du chantier du barrage et emprunter au patron une piste, un gobelet et trois dés.

 

            Cette soudaine requête tombait juste au milieu d'une sérieuse discussion entre Brian et Jim au sujet du gardiennage de la mine pendant toute la période hivernale. Une mine d'or, cela ne se laisse pas à l'abandon tout l'hiver, même si le gel de l'eau du ruisseau empêchait les ouvriers de toucher aux battées. D'ailleurs, même avec l'eau du forage, ce travail sous un hangar s'avérait impossible, leurs doigts restaient collés par le froid contre le fer des ustensiles.

 

            Nous sommes en 1930. La construction du barrage du Chambon sur la Haute Romanche battait son plein, sauf en hiver, car le béton gelait, période où les ouvriers piémontais employés pour ce travail rentraient chez eux pour six mois. Car en ce pays de l'Oisans, comme partout en montagne, il n'y a que deux saisons, celle sans neige de fin avril au début novembre où l'on manque partout de bras et celle avec la neige où la circulation sur les routes et chemins devient impossible. Les Piémontais se devaient d'avoir franchi les cols du  Lautaret et du Montgenèvre avant qu'ils ne soient fermés pour six mois. Les paysans de l'Oisans partaient aussi colporter sur les routes lointaines, avant qu'il ne soit plus possible de circuler avec leurs balles, leurs mules et leurs charrettes.

 

            Brian est le fils de Jack Pentfield, contremaitre aux mines d'anthracite de la Mure depuis 1914. En cette période du début du grand conflit, la main d'œuvre locale se fit rare, car la mobilisation l'avait appelé au front. Aussi le comte d'Argenson qui avait beaucoup voyagé fit venir à la Mure un fort contingent de mineurs et surtout de techniciens des mines de charbon de Swansee au pays de Galles. Ceux-ci attirés par les hauts salaires ne se firent pas prier. Ils vinrent en masse et la plupart se marièrent sur place, car il y avait chez nous tant de fiancées éplorées et de jeunes veuves qu'ils n'avaient que l'embarras du choix.

 

            Brian, en 1930, venait de terminer son école à Paris où il avait fait  des études  de géologie et de minéralogie et dont il était  sorti ingénieur des mines. Il s'en vint passer l'été à Auris où son père avait acheté une maison de pierres et de lauze quelques années auparavant lorsque la société des mines de la Mure avait racheté pour une bouchée de pain  la mine d'anthracite de l'Herpie. Avec la maison, Pentfield avait acquis la montagne du signal de l'homme et celle de pra Perchon qui ne servaient que d'alpages pour les moutonniers des Orgières et du Perrier.

 

            Brian avait l'idée de courir dans tous les monts de l'Oisans, de l'Etendard à la Meije tout en logeant dans la maison paternelle. Il avait embauché Anne Ougier de Mizoen pour lui tenir la demeure et faire la cuisine. Dans la région elle était fort connue sous le nom de Méduse. Elle faisait office de rebouteuse, de médicastre car elle connaissait bien les plantes médicinales dont elle vendait des ballots aux colporteurs avant leur départ en tournée hivernale : elle servait parfois de sage-femme quand le cas était difficile.

 

            Méduse avait une particularité. "Elle couchait". Ayant été opérée d'une infection des ovaires, elle savait qu'elle ne pourrait jamais avoir d'enfant, et qu'elle ne se marierait jamais, aussi quand l'occasion s'en présentait, elle levait la jambe avec un gaillard qui lui plaisait. Chose rare à l'époque.

 

            Autre particularité de Méduse, elle portait un sautoir avec une fort belle pépite d'or. Questionnée sur son origine par Brian, elle lui avoua qu'elle l'avait trouvée en cherchant des simples, le long du rif Fournel à la limite sud de mont de Pra Perchon qui appartenait à son père. Elle lui raconta que les Romains dix huit siècles plus tôt lorsqu'ils avaient créé Bons où on voit encore des ruines romaines avaient aussi foré à la pioche une mine d'or, aujourd'hui abandonnée, au-dessus de la chapelle Saint Giraud non loin du chemin qui conduit au Puy dessus.

 

            Histoire de se faire les mollets en vue de plus grandioses escalades, Brian partit de bon matin en direction de Pra Perchon. Un berger qui faisait pâturer sur les alpages de son père ne fut pas réprimandé et Brian ne dévoila pas son nom. Le berger le conduisit jusqu'à la mine d'or romaine, c'est comme ça qu'on l'appelait par ici et lui dit qu'elle était abandonnée depuis toujours. Trop de travail et peu ou pas assez de paillettes, lui dit-il.

 

            L'entrée de la vieille mine était une ouverture carrée de trois mètres de côté, permettant le passage des cavaliers, le forage en pente douce avait une centaine de mètres de longueur. Allumant la lampe à pétrole qu'il avait emportée dans son sac à dos, il inspecta soigneusement les parois, il ne vit que les traces des coups de pic, aucun reflet brillant, rien qui puisse déceler la moindre paillette d'or.

 

            Il ramassa un petit bloc de minerai abandonné au fond d'une cavité où il avait cru voir luire une parcelle qui s'avéra en pleine lumière n'être qu'un fragment de cristal de roche. Il alla se promener toute la journée dans les environs et ne trouva dans les lits érodés par les pluies et les fontes de neige que d'autres éclats de cristal de roche, blanc, diamantés, violacés et quelques améthystes. Le soir venu, rentré à Auris, il demanda à Méduse de le conduire après-demain à l'endroit au bord du rif Fournel où elle avait trouvé sa pépite et de le laisser là avec une tente, des outils et des provisions pour la semaine. Il loua un âne gris pour porter son barda.

 

            Méduse l'accompagna volontiers dans le canyon au-dessus de la cascade du rif Fournel. Les parois du ravin jusqu'alors abruptes perdaient de leur rigidité et s'infléchissaient en un petit vallon bien abrité, plein de charme, de mollesse et d'abandon ; la nature entière semblait  s'y reposer. Rien de comparable avec l'austérité des rocailles de schistes et d'ardoise des pentes inférieures du Pra Perchon.

 

            Le torrent lui-même interrompait sa course rapide et bruyante pour s'étaler dans une nappe tranquille. Sur un des bords du petit plan d'eau, une fraiche prairie s'étendait jusqu'au pied d'une muraille sourcilleuse. De l'autre côté, une pente douce rejoignant l'autre mur se couvrait de fines herbes égayées çà et là de fleurs de montagne jaunes et orangées.

 

            Un chamois surpris par l'arrivée de l'âne sortit la tête de l'eau où il s'abreuvait avec sa femelle suitée de deux petits et après un bramement d'alerte s'enfuit avec sa petite harde, escaladant en trois bonds rapides les rochers du nord-ouest.

 

            En aval, les parois du canyon se rejoignaient brusquement et le vallon se terminait dans un chaos de rochers moussus dissimulés par un rideau verdoyant d'arbustes et de quelques mélèzes.

 

            En amont, on aperçoit de lointaines arêtes rocheuses pelées par les avalanches, parfois herbues dans les parties abritées par les menées hivernales et plus loin encore se dressaient, tels de blancs minarets, les pics enneigés des grandes Rousses, le chapeau noir, le dôme, le pic Bayle et dominant le tout le pic de l'Etendard avec son grand glacier.

 

            L'âne s'ébroua, agita ses oreilles et se mit à tondre l'herbe et les fleurs. Méduse indiqua à Brian où elle avait trouvé la pépite dans un repli du torrent. Brian déchargea son barda à proximité, planta la tente sur un replat surélevé, protégé des grosses eaux fréquentes avec les pluies estivales. Il prit sa gourde et alla la remplir au torrent, la laissant contre un rocher exposé au soleil pour que l'eau se tempère un peu, car elle était si froide qu'elle lui brulait le gosier.

 

            Ils passèrent le reste de la journée, Méduse à la batée, lui avec le pic et la pelle à farfouiller tous les dépôts sableux des bords du  torrent. La chance fut avec eux, ils trouvèrent sept paillettes et deux petites pépites, l'une grosse comme une lentille, l'autre comme un pois.

 

            Au petit jour, Méduse reprit le chemin d'Auris le laissant seul pour la semaine, promettant de revenir le dimanche avec des provisions, un tamis à main et une brouette et surtout un seau pour tirer de l'eau. Resté seul, Brian inspecta l'aspect géologique des lieux. La pente de la colline sollicitait son attention, il en étudia de son œil exercé la structure, les petites pépites trouvées au bord du torrent sans nul doute provenaient de là.

 

            Ramassant son pic, sa pelle et sa batée, il traversa le ruisselet qui alimentait l'étang, sautant de pierre en pierre. Sur la rive même, il préleva une pelletée de boue et la versa dans la batée. Accroupi tenant le plat à deux mains, il l'immergea à moitié dans l'eau courante. Puis, il lui imprima un léger mouvement giratoire, faisant passer l'eau à travers la terre mélangée de graviers. Les particules les plus légères se rassemblaient à la surface, alors d'un geste exercé, il inclinait la batée et elles se trouvaient rejetées. Pour aller plus vite, il enlevait avec les doigts les cailloux et les gros fragments.

 

            La masse diminuait à vue d'œil et bientôt elle fut réduite au sablon et au menu gravillon. Le travail devenait de plus en plus délicat, il déployait une attention soutenue et une parfaite légèreté de touche. A la fin, son plat ne parut plus contenir que de l'eau, mais quand d'un geste tournant et sec, il eut chassé ce liquide par-dessus le bord, il aperçut dans le fond une couche de sable noir, si menue qu'on l'eut prise pour une trace de peinture. Il l'examina de plus près. Au milieu apparut une minuscule pointe d'or. De nouveau, il fit entrer un peu d'eau et la fit tourner agitant les grains de sable. Une seconde pointe d'or, brillante, vint récompenser ses efforts.

 

            Par le même procédé, il découvrit un autre point, puis un autre encore. Comme un berger plein de sollicitude, il rassemblait son petit troupeau dans une assiette. Ses yeux brillaient d'enthousiasme. Longtemps, il regarda la montagne et son attitude révélait l'ivresse du chasseur sur la piste fraiche du gibier. La fièvre de l'or était là, en lui aussi.

 

            A quelques pas il redescendit le courant du ruisselet et il ramassa une seconde platée. Nouveau lavage très soigneux, triage méticuleux des particules. Il récupéra cinq paillettes. Avant de remplir sa batée plus bas en aval, il ne put s'empêcher d'examiner une fois de plus la montagne. A chaque fois, son nombre de paillettes allait en décroissant. Quatre, trois, deux, un. Mais quand il n'en trouva plus, il s'arrêta et alla faire un feu de brindilles sèches pour faire chauffer son repas. Il fit le compte des dix-sept minuscules paillettes de la matinée.

 

            Après une petite sieste post prandiale, il recommença à tamiser les déblais le long du ruisselet. Rien, pas une seule paillette. Même à un pied de profondeur, pas une seule miette de métal jaune.

 

            Revenu à son point de départ, il reprit ses opérations en remontant le réseau. Très vite, le chiffre de ses trouvailles s'accrut prodigieusement : quatorze, dix-huit, vingt et une, vingt six paillettes. Juste au dessus de l'étang, il atteignit son record, trente cinq grains d'or. De semaine en semaine, il creusa plus profond là où lui semblait être le centre du gisement. A trois pieds de profondeur, il trouva ses premières pépites. Il fit là un trou de plusieurs mètres cubes, toujours avec plus de succès. A la première neige, il reboucha soigneusement les trous qui marquaient ses recherches et rentra à la maison avec plusieurs livres de paillettes et de pépites d'or.

 

            Il n'en dit rien à Méduse, sauf à lui donner sa plus belle pépite et lui dire qu'il lui apporterait un collier d'or à son retour au printemps.

 

            Arrivé à Grenoble, il alla voir Nicolet le banquier qui ne manquait pas de s'intéresser à toute activité de l'Oisans. On pesa la poudre et les paillettes et Nicolet lui indiqua la valeur d'achat, arguant qu'il fallait fondre et raffiner le métal brut pour qu'il soit repris par la Banque de France qui avait le monopole du rachat et de l'estampillage des lingots.

 

            Brian expliqua à Nicolet qu'il allait créer une exploitation  mécanisée à grande échelle et qu'il lui faudrait investir le double de son avoir. Nicolet l'invita à diner pour le vendredi suivant à 19 heures.

 

            Pour l'occasion, il lui présenta sa fille Béatrice et un jeune homme, Jim O'Malet ingénieur mécanicien dont le père se trouvait être un compagnon du père de Brian et que les mines de la Mure avaient envoyé à la mine de l'Herpie pour construire le télébenne qui descendait maintenant jusqu'au bourg d'Oisans les charbons extraits l'hiver, sans avoir à subir les inconvénients de la neige sur les routes.

 

            A partir de ce jour, les choses allèrent très vite. Brian Pentfield se fiança avec Béatrice Nicolet, forma une société anonyme pour l'exploitation d'une mine d'or dénommée la mine du Puy-dessus, dont Jim O'Malet était actionnaire à 40%. Ce dernier se fiança avec Bérénice Nicolet, la seconde fille du banquier et les deux partenaires s'attelèrent à la tâche. Brian fit les démarches nécessaires auprès des autorités, obtint aisément je crois des prêts bancaires de son futur beau-père, recruta du personnel pour le printemps suivant et étudia soigneusement tout ce qu'il était possible de savoir sur l'exploitation d'une mine d'or. Jim O'Malet fit fabriquer une unité de fabrication ballastière, acheta des rails, des wagonnets basculants, une station de pompage et des tuyaux d'acier, un hangar en acier couvert de tôle, des logements préfabriqués pour loger les cadres et le personnel sur place, des pelleteuses et des chargeurs, des tapis roulants, un laboratoire et de l'outillage à main, des poteaux, des câbles électriques et surtout trouva des sous-traitants aussi locaux que possible pour le transport, la mise en place, le montage, les essais et l'entretien ultérieurs.

 

            En août et septembre, tout était monté ; le forage donnait de l'eau en abondance. Les tamis et le poste de criblage fonctionnaient, le concasseur à mâchoires ronronnait même sur les roches calcaires et sur les schistes grès. Tout baignait dans l'huile et l'harmonie. Les plateformes de stockage et les accès pour les dumpers étaient prêts quand vinrent les premières neiges et qu'il fallut arrêter les premiers essais en grandeur réelle. Les tests d'avérèrent très positifs et l'on sortit les deux premiers kilos de métal jaune.

 

            Brian Pentfield resta sur place le premier hiver, car il avait acheté une maison plus grade au Freney d'Oisans et tenait à surveiller lui-même les aménagements intérieurs, afin d'être certain qu'ils seraient exactement comme il est possible de les aménager selon la modernité de l'époque. Cheminée monumentale au centre du séjour, chauffage central au fuel, salle de bains, WC intérieurs, eau chaude et froide à tous les appareils, cuisine ultra moderne avec luxe suprême un réfrigérateur venu d'Angleterre et des lampes électriques dans toutes les pièces.          

 

            Au printemps, l'exploitation démarra et à l'arrivée des premières neiges, le bilan était excellent, 180 kilos de paillettes d'or et de pépites. C'est donc à la fin octobre, avant la première chute de neige importante qu'eut lieu entre les deux associés cette discussion pour savoir qui garderait les lieux pendant l'hiver. Brian prétendait qu'il était sur ses terres et devait être présent, Jim arguant que Brian avait déjà fait le gardiennage l'hiver passé et que cette année c'était son tour.

 

            La partie de dés dura une bonne heure et Jim tira enfin un brelan d'as, dut se résoudre à laisser son ami et associé au coin du feu. Brian lui demanda seulement de porter une lettre à sa fiancée Béatrice Nicolet, dans laquelle il lui disait qu'il avait fait fortune avec sa mine et qu'il l'attendait dans sa nouvelle maison toute neuve et lui annonçait que leur mariage aurait lieu le 15 août prochain à l'église et à la mairie du Freney d'Oisans.

 

 

 

            Jim porta la lettre avec le dernier chargement de poudre d'or. Brian resté seul dans la neige faisait chaque jour le trajet en skis ou raquette entre le Freney et Auris, pour voir s'il n'y avait aucun incident dû à la foudre, aux menées ou aux avalanches. Travail pépère en visitant le pays qu'il connaissait à fond. Une fin d'après-midi d'octobre, comme il le faisait chaque jour, il s'arrêta au cercle des compagnons du barrage pour y boire un café. Le gérant  lui dit : le facteur a réussi à joindre le Bourg d'Oisans en skis tiré par sa mule en prenant la route de la Balme et les rochers d'Armentières, sur le versant ensoleillé, il lui fut nécessaire de passer par là car la route de la rampe des commères est définitivement bloquée par de grosses coulées venues du Travers et de la Rivoire.

 

            Il a rapporté le journal, le petit Dauphinois, tiens, il est là, si tu veux y jeter un œil. On y annonce entre autres le mariage de ton associé, Jim O'Malet.

 

            Tout en sirotant son café, Brian regarda les grandes lignes du journal, effectivement un article était consacré au mariage de Jim O'Malet avec la fiancée de Brian, Béatrice Nicolet. Comme de bien s'accorde, le téléphone ne marchait plus, les fils étaient par terre sous le poids de la neige, jusqu'au printemps.

 

             Brian avertit Méduse en quelques mots : "demain nous partons en Amérique".

 

            Difficilement, ils réussirent à atteindre le Bourg d'Oisans en deux jours. De là le train les porta à Grenoble, puis à Valence et enfin à Marseille. Ils prirent le premier bateau pour les Etats-Unis.

 

            Brian, dès qu'il eut rejoint San Francisco obtint un claim dans le nord de la Californie, lieu de la première ruée vers l'or. Malgré son savoir-faire, il dut abandonner au bout d'un an, ayant tout juste récupéré le montant de son investissement. Il en fut de même au Yukon, près de la frontière de l'Alaska où il s'exténua dans le froid sur plusieurs vieux gisements.

 

            Ils partirent enfin pour l'Australie. Sur la foi de plusieurs pionniers, ils atterrirent au nord de Perth où Brian racheta une vieille mine d'or abandonnée. Il la modernisa, en tira non seulement de quoi vivre, mais obtint des droits d'exploitation sur un fabuleux gisement de cuivre.

 

            Méduse mordue par un cobra noir y laissa la vie. Brian ayant liquidé ses avoirs et son matériel revint en France en 1954. C'est là qu'il apprit que Béatrice ne s'était pas mariée avec Jim et qu'il s'agissait d'une erreur de journaliste qui avait confondu Béatrice et Bérénice.

 

            Le père Nicolet lui indiqua que l'or aujourd'hui n'était plus jaune mais blanc et Brian acquit tous les bons terrains à l'adret aux trois Alpes, l'Alpe d'Huez, l'Alpe du Mont de Lans, l'Alpe de Venosc.

 

            Il va sans dire que l'or blanc fut plus rémunérateur que toutes les paillettes d'or jaune de l'Oisans.

 

 

 

 

 

04.05.2012

Communion solennelle à Vaucuron

 

 

 

            La grande guerre dura quatre ans. Les armées s'entretuèrent, de fait les millions d'obus d'artillerie, les mortiers et les explosions ne touchèrent gravement qu'une partie limitée de la France du Nord et de l'Est. Quand elle s'acheva par la capitulation allemande le 11 novembre 1918, cette région était très endommagée. Pour la remettre en état, l'armée retint sur les champs de bataille plus de cent mille soldats français qui furent embauchés et payés pour encadrer les prisonniers de guerre, les coolies chinois, les tirailleurs sénégalais survivants. C'étaient essentiellement des soldats du génie, maintenus mais volontaires.

 

            Parmi eux, les frères Buigues, Emile et Victorin, originaires de Chanteperdrix, une petite localité près de Sivergues, tous deux célibataires et sergents au 9ème génie d'Avignon signèrent un contrat de deux ans.

 

            Dans ces unités, il y avait toutes sortes de spécialistes, des démineurs surtout pour neutraliser les millions de munitions qui n'avaient pas éclaté et de la main d'œuvre banalisée pour couper les réseaux de barbelés et de concertinas, arracher les piquets, récupérer la ferraille de toute nature dont beaucoup de douilles d'obus. Il y en avait pour couper les arbres déchiquetés qui ne survivraient pas, refaire les routes, nettoyer fossés, canaux et lits de rivières, reconstruire les ouvrages d'art endommagés ou détruis, bruler tout ce qui pouvait l'être, mettre dans des cercueils les cadavres épars après les avoir identifiés si possible, les enterrer dignement dans des cimetières militaires.

 

            La tâche la plus ingrate et la plus longue fut de nettoyer des milliers d'hectares de zones  minées, pouce par pouce, à la baïonnette. Beaucoup d'hommes y laissèrent leur vie, bien après la fin de la guerre. Enfin quand  toutes ces tâches furent terminées, que tout fut ramassé, il fallut combler les tranchées et les cratères creusés par les explosions et faire en sorte que la terre soit aplanie, labourable, les chemins remis en état et empierrés, les arbres et les haies replantés.

 

            Cela dura plus de deux ans. Emile et Victorin, leur contrat achevé rentrèrent à Chanteperdrix apportant avec eux les germes d'une maladie inconnue, la grippe "dite espagnole" qui fit au moins 26 millions de morts en Europe, bien plus que la grande guerre.

 

            On ne savait que faire contre cette terrible pandémie et comme toute la France était touchée, et Canteperdrix loin de tout, il fallut bien se rendre à l'évidence, nul ne fit rien, sinon fabriquer des cercueils et compter les morts. Cette maladie étrange, terrible fit en un mois mourir les petits enfants et les enfants de lait. Les médecins d'Apt ne savaient que faire. Et chaque matin un nouveau glas… et chaque soir un ou deux angelots qu'il fallait porter au cimetière.

 

            Les gens de Canteperdrix appellent encore cette année-là "l'année des petits cercueils". Pas un enfant en-dessous de cinq ans n'en réchappa, sauf la petite Marie Garidet, orpheline qu'avait adoptée un couple de chevriers de Chantebelle qui vivait isolé dans une habitation semi troglodyte, une baume bien ensoleillée à l'abri d'un surplomb de la falaise de calcaire.

 

            C'était la semaine des premières communions à Vaucuron. Depuis quelques jours, on ne rencontrait dans les rues et sous les platanes que fillettes en blanc et garçonnets frisés de la veille qui portaient, non sans un peu d'orgueil coupable, le brassard de satin blanc orné d'une frange sur la manche droite de leur veste neuve. Bah ! c'est la tradition, ce ne dure que quelques jours et nul sauf les mères n'y trouve à redire.

 

            A Sivergues, il y avait un curé, une petite église et une cloche d'airain. A cette époque, des prêtres, il y en avait pléthore, même dans les lieux les plus reculés. C'était un fils de paysan du Luberon, dépaysé de se retrouver loin de tout dans des terres ingrates, avec peu d'eau et plein de cailloux. Il vivait seul, comme un paysan, cultivait un grand lopin de légumes près de la fontaine du hameau, taillant et entretenant quelques ares de vigne, du muscat à petits grains qu'il laissait se surmaturer pour en faire un délicieux vin de messe après l'avoir béni. Il se sentait bien, là, connaissait tout le monde à des lieues à la ronde et n'hésitait pas quand un visiteur ou un pénitent venait le voir à sortir une vieille bouteille de sa cave sous la cure et à régaler tout un chacun, même un parpaillot, car il y en avait pas mal de ces descendants des Vaudois venus se réfugier en d'autres temps sur ces hauts un peu désolés, loin des troupes de dragons qui décimaient les huguenots et les envoyaient aux galères royales.

 

            L'abbé Trotabas était un fameux Nemrod et, fi des dates d'ouverture et de fermeture de la chasse, courait les bois et les garrigues poursuivant les perdreaux, les garennes, la lèbre et les grives quant bon lui semblait. Une veuve du pays Mère Berthe Dromon s'occupait de tenir la cure en bon état et lui faisait la cuisine. Elle savait mieux que personne préparer le lièvre en civet, le faisan farci et rôti et les tartines de caille.

 

            Pour être plus verni encore, il engluait les branches, élevait des grives comme appeaux, oiselait dans les taillis après avoir engrainé les abords de son poste de chasse et ne dédaignait pas une tendue aux merles ou une course aux bécasses à la croule.

 

            Bref, l'abbé était un homme heureux, paysan dans l'âme et heureux de l'être, sans callosité dans les paumes.

 

            La cloche de la chapelle de Canteperdrix sonnait à toutes volées. Au dehors, le printemps sentait bon les fleurs des genets. A l'intérieur, elle était toute décorée de guirlandes d'œillets sauvages séchés mêlés à des tresses de cheveux d'ange cueillis tout exprès par l'abbé Trotabas sur les versants du Mourre Nègre.

 

            Une petite fille pauvrement vêtue  de calicot blanc, ses cheveux d'or ébouriffés,  seule face à l'autel priait après sa communion. Toute seule.

 

            Etait-ce-là cette fameuse première communion que l'abbé Trotabas curé de Canteperdrix en l'honneur  de laquelle la cloche menait un si grand vacarme ?

 

            Alors, me rappelant la même cérémonie à l'église de mon lieu de naissance qui avait des airs de cathédrale avec ses bedeaux habillés comme les suisses du Vatican, dont le vénérable responsable était empanaché de plumes de coq comme un Bersaglier, les stalles en bois sculpté reluisantes et les jeunes vicaires revêtus d'aubes tuyautées qui couvent l'autel de l'œil et dirigent une quintuple rangée de communiants portants des cierges allumés, malgré la sainteté de la chapelle de Canteperdrix, je ne pus m'empêcher de sourire.

 

            Mais cette chapelle villageoise, nouvellement badigeonnée de blanc de chaux semblait si vide, malgré les guirlandes de fleurs séchées et les bouquets frais coupés dans les champs dont on avait encombré le pied de l'autel et cette enfant agenouillée sur la marche du chœur semblait si abandonnée que je me sentais devenir triste et que mon sourire s'arrêtait.

 

            La messe achevée, j'attendis l'abbé Trotabas sous ce qui était censé être un porche, un petit abri d'une coudée de large.

 

- Tu as vu la communion solennelle du pauvre curé de Canteperdrix ? Quelle cérémonie, quelle foule ! Une fillette en tout… Mais au moins ne vas pas raconter ça dans tes chroniques, on se moquerait de moi à Vaucuron-ville…

 

            Et l'abbé Trotabas, sur un banc à l'ombre d'un tilleul tout bourdonnant d'abeilles me conta l'histoire de la 7ème plaie d'Egypte et de tous ces enfants morts.

 

- As-tu remarqué comme elle a l'air triste, la petite Marie Garidet. La chose se comprend : élevée sans amis, sans enfants de son âge à garder ses cabres, toute seule dans ce pays perdu, loin de tout, isolé dans la montagne du Luberon avec les cailloux d'un torrent pour grand chemin… Au diable l'amour-propre ! j'ai dû la faire communier toute seule cela l'aurait menée trop loin jusqu'à 16 ans et plus, si on avait voulu attendre les autres.

 

            Ici, relevant ses lunettes le curé de Canteperdrix renfonça du coin de son mouchoir quelque chose qui ressemblait à une larme. Mais il avait l'air trop candide pour demeurer triste trop longtemps.

 

- Mon Dieu, fit-il, après tout elle n'a pas trop à se plaindre la petite ! la cloche a sonné spécialement pour elle. Pour elle, j'ai étrenné une étole dorée toute neuve ; je l'ai achetée il y a deux mois lorsque je suis allé voir l'Archevêque dans son palais en Avignon.

 

            Je lui ai dit :"Monseigneur, j'ai quelque chose, un privilège à vous demander… Mais goûtez d'abord le muscat de ma vigne, je le fais moi-même". Il goûta : "un vrai nectar, il est divin, c'est bien le mot ! Et  que  me  demandes-tu Trotabas ?". Je demande que vous veniez à Canteperdrix pour la confirmation de la petite Marie Garidet dont je lui ai conté l'histoire.

 

            Il m'a promis que si cela était possible, il viendrait. Je crois qu'il tiendra parole, car j'ai senti qu'il aimait bien mon muscat à petits grains.

 

- Va, Marie Garidet, tu peux être fière, on ne fait pas toujours tant d'honneur aux filles des grands du Vaucluse.

 

            Et d'ajouter :

 

- Ce sont les fidèles de Vaucuron qui vont t'envier…