10.02.2012

Il est cossu le chef de gare


Quand Albert parlait d'elle, il disait "ma gare", c'était sa maison, son foyer, sa famille. Il la chérissait comme une femme. Il l'entourait de toutes ses prévenances et voulait qu'elle soit la plus belle. Bien qu'il demeurât à trois cents mètres de la gare, avenue de la gare, au 35 exactement, à Bourgoin, à côté du bureau de tabac de la gare vraiment, dans un petit appartement que lui louaient deux vieilles demoiselles, les sœurs d'un de ses cheminots.


Dès qu'il était chez lui, il se sentait perdu, car il était loin d'elle et il lui arrivait souvent en dehors de ses heures de service d'aller lui faire une visite inopinée. Sur le chemin du retour, il s'arrêtait au café-restaurant de la gare où depuis des lustres, il avait ses habitudes, car il y prenait tous ses repas.
Albert était célibataire, il n'avait jamais été heureux en amour. Il ne s'était jamais remis de sa première déception. Elle s'appelait Geneviève, elle lui avait préféré un aviateur. Elle trouvait son uniforme plus beau que celui du cheminot. Elle avait une cervelle d'oiseau et se montrait plus sensible à l'apparence des êtres qu'à leur réalité. Albert ne l'avait jamais revue, encore qu'elle eût de la famille à proximité de la gare. Elle était partie loin avec son aviateur. Il s'était laissé dire qu'elle n'était pas heureuse en ménage, qu'elle n'avait pas d'enfant, ce qui ne lui apportait aucune consolation.
Il y avait à cette époque à Bourgoin, outre un chef de gare qui régnait en maître sur l'armada des cheminots, trois sous-chefs de gare, un pour le dépôt des locos et l'entretien des machines, un pour la gare de marchandises et le trafic du vrac et des colis, et Albert également sous-chef de gare, chargé des services généraux de la gare de voyageurs. Rien n'échappait à sa vigilance, de la mise à l'heure des pendules essencéfiennes, au nettoyage des quais et des locaux jusqu'aux litiges avec les passagers. Il s'absorbait dans la multiplicité de ses tâches et ne se retrouvait incurablement mélancolique qu'après le passage du dernier train vers les minuits. Fi donc des trente cinq heures, car il était là, guilleret, au petit matin au départ du "dur" à 5 heures 57 qui emmenait à Vénissieux sa cargaison de joueurs de belote qui se dirigeait chez Berliet.
Dans "sa gare", il avait au moins le sentiment d'exister. Il se conduisait autant comme une assistante sociale que comme un employé de sa compagnie. Les gares, la nuit, sont un peu folles. Albert veillait à ce que la sienne ne lui fasse pas honte ; il s'interposait dans les bagarres entre les clodos, veillait sur le sommeil des ivrognes et la vertu des jeunes filles. Il lui arriva même d'accoucher une dame qui avait été prise par les douleurs sur le quai N°2, comme s'il y avait besoin de les numéroter, vu qu'il y avait seulement une voie dans le zig vers Lyon et l'autre dans le zag vers Grenoble.
Et la vie passa dans le fracas des locomotives et la maigre satisfaction du devoir accompli...
Et nous voici arrivé au dernier soir de son humble carrière. Et le pauvre Albert se sent soudain désemparé, inutile, vieux. Il va désormais être obligé de passer ses jours et ses nuits seul, dans son petit deux pièces, à deux pas de SA gare. Il y dort depuis longtemps dans un court sommeil enrichi de rêves par le passage incessant des trains. Demain ce sera la retraite. La solitude. Le désert. Cette perspective lui glace le sang.
Cette gare qu'il croyait si bien connaître, il a l'impression de la découvrir. Il la regarde pour la première fois. Il l'écoute. Il la respire. Il en isole le moindre grincement, d'ordinaire noyé dans son bourdonnement continu. Cela fait dans sa tête un bruit de ressac qui se retire. Les odeurs mêlées de fumée, de désinfectant, de pétrole et de charbon qu'il avait cessé de percevoir depuis des années, il les hume avec délice. Elles lui paraissent merveilleuses, puisqu'il ne les sentira plus. Car il ne reviendra plus jamais dans SA gare. Pas plus qu'il n'a essayé de revoir Geneviève. Puisqu'on ne veut plus de lui, il partira sans dire "au revoir" à personne. Il a déjà fait savoir qu'il ne souhaitait pas que l'on organise "un pot d'adieu" à l'occasion de son départ à la retraite. Qu'on lui fiche la paix, qu'on le laisse seul avec son chagrin.


Il consulte sa montre. Il vient de se souvenir que l'on est le 24 décembre et que demain, c'est Noël. Il ne devrait quitter son service qu'à la fin du mois, mais l'administration, en récompense de ses bons et loyaux services, lui a fait cadeau de la dernière semaine pour qu'il puisse tranquillement "passer les fêtes avec les siens".
En ce moment-même, les gens sont en train de réveillonner en famille, de manger des huitres ou de la dinde farcie, de se délecter en buvant du vin cuit, en ouvrant les cadeaux devant la cheminée.
Et lui, le pauvre Albert, il est presque seul sur le quai glacé de sa gare. Le grand rush des vacances est terminé. Son drapeau à la main, son sifflet autour du cou, il se sent oublié du monde comme un parapluie dans une salle d'attente. Il se demande vraiment s'il a envie de vivre.
La main en abat-jour sous la casquette pour se protéger des candélabres du quai, il guette l'arrivée de son dernier train, le 6140 de 23 heures 42.
Une simple routine. Mais ce soir, il éprouve une angoisse de débutant. Il se demande s'il sera capable d'accomplir les gestes habituels, s'il ne commettra pas une erreur irréparable, c'est tout juste s'il ne pense pas que, par sa faute, son dernier train ne va pas dérailler sur la voie toute droite, où il n'y a pas d'obstacle.
Il consulte à nouveau sa montre et cette fois, son cœur se bloque. Il est déjà 23 heures 54 et pas de 6140 à l'horizon. Ce retard de 12 minutes, il le ressent comme un affront personnel. Il se demande si à son insu il n'a pas commis quelque faute professionnelle grave. Terminer une carrière sans reproche sur un échec, c'est plus qu'il ne pourrait en supporter.
Je suis mal aimé et maudit, pense-t-il.... Et les secondes s'égrènent et les minutes aussi. Enfin le 6140 paraît. Il est 23 heures 59 minutes. Il avait 17 minutes et 36 secondes de retard. A minuit juste, Albert quitte ses fonctions, la tête basse, non sans avoir remis à leur place au bureau le drapeau et le sifflet.
Il avait raté sa sortie, il avait raté sa vie. Il rentre chez lui, triste, et plonge dans le sommeil comme quelqu'un qui se noie.

Le lendemain, il fait gris et triste. Albert, encore plus gris et plus triste que le temps, se leva avant le jour comme il en avait l'habitude. Son sommeil avait été secoué de cauchemars. Des locomotives folles entraient sans cesse dans sa chambre, écrasant tout sur leur passage. Des chiffres brillants comme des enseignes lumineuses dansaient en sarabande dans sa tête et s'entrechoquaient. Toujours les mêmes 6-1-40. 23-4.2-17.36.
D'ordinaire quand il n'était pas de service, il passait au lit le plus clair de la matinée en regardant la télévision. Aujourd'hui à 6 heures du matin, il allait et venait dans sa chambre, se demandant s'il n'allait pas aller se jeter sous un train. Mais non ! Il ne fallait pas souiller SA gare.
Il descendit au café-tabac. Il y passait tous les jours avant de se rendre à son travail pour acheter son paquet de Gitanes quotidien. Il n'adressait la parole à personne. La solitude lui avait abimé le caractère ; il n'avait ni parent, ni ami. On le prenait pour un sauvage. Personne ne se doutait à quel point il aurait été amical, affectueux et serviable si seulement Geneviève avait eu un peu plus de jugeote dans le choix de l'homme de sa vie.
Puis, il alla au bar dans l'intention de boire un petit noir. Il n'était jamais venu au café de si bon matin ; d'ordinaire, il y venait à midi quinze pour le déjeuner, car le tabac, le zinc et le restaurant étaient dans trois pièces communicantes. Il se sentit envahi par une bouffée de tendresse en retrouvant un lieu familier. Il ne connaissait aucun des clients qui l'entouraient au zinc. Jamais, il ne leur avait adressé la parole et ce matin, il se sentait proche d'eux. Ils étaient de la même famille. Celle des paumés qui menaient une vie grise, qui sont seuls pour déjeuner, la vie de ceux qui s'accrochent aux joies les plus humbles pour trouver la force de continuer. La vie de ceux qui n'ont pas eu de réveillon, ni de rires d'enfants et qui seront encore plus seuls pour le repas de Noël.
Il était trop enfermé en lui-même, trop timide, pour nouer des relations de comptoir avec ces inconnus auxquels il n'aurait pas osé parler, mais pour la première fois, il les regarda vivre avec attention.
C'était l'heure du "petit-blanc sec". Albert depuis le départ de Geneviève n'avait jamais bu de vin, ni d'alcool, même pas le petit quart de rouge habituel des clients du restaurant. Mais il tenait ce jour-là à ce que ses voisins de comptoir sachent qu'il était des leurs :
- Un petit blanc sec pour moi aussi, dit-il à haute voix.
Cela n'entraina aucune réaction de leur part. D'ailleurs, l'avaient-ils entendu ? Ils étaient trop occupés à remplir leur bulletin de loto.
Albert connaissait ce jeu, bien entendu, mais il n'y avait jamais joué, pas plus au loto qu'aux courses ou à quelque jeu que ce soit. Désormais, il lui faudrait trouver une occupation pour meubler le vide dans lequel sa retraite venait de le faire entrer.
Je suis certain que vous avez déjà deviné les chiffres qu'il a choisis : le 6, l'as, le 40, le 23, le 4, le 2, le 17 et le 36. Les chiffres fournis par le dernier train de sa carrière.
Le train était arrivé en retard, mais les numéros et le complémentaire étaient tous à l'arrivée dans l'ordre.


Bien sûr, Albert donna une grande fête à ses nouveaux amis du petit bistrot près de la gare. Six cent millions nouveaux qui vous tombent dessus, je ne vois pas grand monde qui les refuserait. Même pas Albert, s'il paya sans sourciller les consommations et le banquet au petit restaurant où il avait ses habitudes, il ne participa que de loin à l'allégresse générale.
Evidemment, cela fit du bruit dans le Landernau bergusien et dans celui des joueurs de loto. Encore plus dans le monde des ONG et des associations caritatives qui le poursuivirent avec la plus grande insistance. Puis, peu à peu tout se calma.


Ce matin-là, Albert buvait son café au zinc, en remplissant un bulletin, on ne sait jamais dans quel jardin dame Fortune aime à faire son nid, quand la porte du café-tabac s'est ouverte et Geneviève est entrée. Sous le prétexte d'acheter des timbres pour ses cartes de vœux.
Ils ne s'étaient pas vus depuis plus de trente ans. Elle avait vieilli bien sûr, et lui aussi. Mais ils se sont reconnus de suite et ils étaient si heureux de se retrouver qu'ils avaient à nouveau le regard de leur adolescence. Et ils avaient les mains qui tremblaient et leurs jambes se dérobaient sous eux.
Ils se sont assis autour de deux cafés.
- Bonne et heureuse année, a dit Albert
- Bonne année et bonne santé, a répondu Geneviève.
Après, ils ne trouvaient plus rien à se dire, et les choses auraient pu en rester là, quand Geneviève qui suivait le fil de son projet, s'est décidée :
- Tu ne sais peut-être pas que j'ai perdu mon mari depuis cinq ans...
Non, il ne le savait pas. L'aurait-il su, qu'il n'aurait même pas essayé de la revoir. Mais elle était là, devant lui et elle s'est mise subitement à pleurer.
- Si tu savais comme j'ai été malheureuse....
Alors, ils se sont pris la main et en ce moment même, ils sont partis, par le train bien sûr, car à la SNCF, les employés et les retraités ont droit à des voyages gratuits, en voyage de noces à Venise. Ensuite, il prévoit de l'emmener au Japon ou du moins jusqu'à Vladivostok, toujours par le train, puis de l'Alaska à la terre de feu, tant qu'il y aura des gares à visiter et des trains, même payants, pour les y conduire.



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